Il y a des soirs où la Pinède Gould cesse d'être un simple écrin de verdure pour devenir quelque chose de plus grand — une caisse de résonance entre la mer et le ciel, entre la Côte d'Azur et le reste du monde. Le vent du large s'y glisse entre les pins parasols, les lumières de scène découpent les silhouettes des musiciens, et le public, installé à quelques mètres du bord de mer, comprend assez vite qu'il ne s'agit pas d'un concert ordinaire. C'est cette promesse que renouvelle chaque été Jazz à Juan, le festival le plus ancien de France dans son genre, né ici même en 1960 sur ce boulevard Edouard Baudoin qui longe la baie d'Antibes.
Le 18 juillet 2026, la Pinède Gould accueille une soirée en deux temps, construite autour de deux projets qui n'ont en apparence rien de commun, sinon une façon de traiter le jazz comme une langue vivante — susceptible d'emprunter, de métisser, de surprendre.
Thomas Dutronc, le jazz comme héritage assumé
En première partie de soirée, ou en tête d'affiche selon la lecture qu'on en fait, Thomas Dutronc se présente avec son projet Jazz & Friends. Fils de Jacques et de Françoise Hardy, il aurait pu se contenter de l'ombre d'un patronyme. Il a préféré prendre la guitare manouche au sérieux, étudier, tourner, construire un répertoire. Jazz & Friends est fidèle à ce qu'annonce son titre : un plateau ouvert, une invitation au dialogue, la conviction que le jazz se joue mieux à plusieurs. Dutronc y convoque des invités, tisse des complicités de scène, et rappelle que le genre a toujours prospéré dans l'échange plutôt que dans la démonstration solitaire.
C'est précisément dans cet esprit que Juan-les-Pins a bâti sa réputation. Miles Davis y a joué. Ray Charles y a chanté. Sidney Bechet y a trouvé une seconde patrie, au point qu'une statue à son effigie veille encore sur la ville. Recevoir Dutronc ici, c'est inscrire une généalogie dans le sable, sans forcer le trait.
New Sketches of Spain — Truffaz et Lizana face à l'héritage de Miles
L'autre proposition de la soirée est d'une autre nature, plus frontale dans son ambition. Erik Truffaz et Antonio Lizana arrivent avec New Sketches of Spain — titre qui ne laisse guère de place au doute quant à la référence tutélaire. Sketches of Spain, l'album enregistré par Miles Davis et Gil Evans en 1960, est l'une des œuvres les plus audacieuses de l'histoire du jazz : une rencontre entre le langage modal américain et la musique andalouse, le flamenco, les coplas, les silences de l'Espagne profonde. En proposer de nouvelles esquisses en 2026, c'est accepter un dialogue avec un fantôme illustre.
Truffaz, trompettiste genevois dont la sonorité mate et mélancolique est reconnaissable entre toutes, apporte à ce projet sa façon de suspendre le temps. Lizana, chanteur et saxophoniste andalou formé au flamenco autant qu'au jazz, incarne le versant ibérique de la conversation. Entre eux deux, New Sketches of Spain ne cherche pas à reproduire ce que Davis et Evans ont accompli — ce serait vain — mais à prolonger la question qu'ils avaient posée : que se passe-t-il quand deux cultures musicales décident de s'écouter vraiment ?
«Le jazz n'a jamais eu de frontières — il a eu des ports d'attache, et Juan-les-Pins en est un.»
La Pinède Gould est un cadre qui se mérite un peu. On y arrive à pied depuis le centre d'Antibes ou de Juan-les-Pins, on longe la mer, on sent que la soirée commence avant même que la musique ne démarre. Le site est en plein air, sous les pins qui ont donné leur nom à la presqu'île, avec cette acoustique particulière des espaces ouverts où le son se dilate plutôt qu'il ne rebondit. Pour cette soirée du 18 juillet, le programme réunit donc :
- Thomas Dutronc Jazz & Friends
- Erik Truffaz + Antonio Lizana — New Sketches of Spain
Les informations pratiques — tarifs, horaires précis, modalités de réservation — sont disponibles sur le site officiel du festival : jazzajuan.com.
Il reste quelque chose d'assez rare dans ce que propose Jazz à Juan depuis soixante-cinq ans : la conviction que la musique improvisée mérite un écrin à la hauteur de son imprévisibilité. Sous les pins de Juan-les-Pins, par une nuit de juillet où la Méditerranée est à portée d'oreille, cette conviction prend une forme presque évidente. On vient, on s'assoit, on laisse la musique décider du reste.
