Il y a quelque chose d'un peu paradoxal à voir l'œuvre d'Hervé Di Rosa s'installer sur le boulevard de la Croisette. Ce front de mer policé, ses palmiers bien peignés, ses façades couleur crème — et puis, derrière les portes de La Malmaison, une explosion de personnages tordus, de couleurs criardes, de formes empruntées aux quatre coins du monde. Le choc est délicieux. C'est précisément cette tension entre le cadre et l'œuvre qui rend l'exposition «Mirages du monde» particulièrement intéressante à Cannes plutôt qu'ailleurs.
L'exposition ouvre ses portes le vendredi 17 juillet 2026 et se tient jusqu'au dimanche 8 novembre 2026 au Centre d'art contemporain La Malmaison, 47 boulevard de la Croisette. Elle retrace plus de quarante années de création de l'artiste sétois, né en 1959 — peintures, sculptures, dessins, céramiques, tapisseries — organisées en trois chapitres qui progressent des années 1980 jusqu'aux œuvres les plus récentes, en passant par les grands cycles nés de ses voyages à travers le monde.
Sète, le monde, et retour
Hervé Di Rosa est de ces artistes dont on comprend immédiatement d'où ils viennent. Sète, ville de pêcheurs et de poètes, cité de Brassens et de Valéry, a forgé chez lui un rapport direct, presque physique, à la culture populaire. Cofondateur du mouvement de la Figuration Libre au début des années 1980 avec Robert Combas, François Boisrond et Rémi Blanchard, il a contribué à secouer la peinture française d'une époque encore dominée par les abstractions conceptuelles. La Figuration Libre ne cherchait pas à théoriser : elle voulait peindre vite, fort, avec les images du quotidien — la bande dessinée, le graffiti, la publicité, les jouets en plastique.
«L'univers de Di Rosa se situe à la croisée de la bande dessinée, du graffiti, de l'art brut et des arts populaires internationaux.»
Mais ce qui distingue Di Rosa de ses contemporains, c'est la suite du voyage. Là où d'autres sont restés dans le périmètre occidental, lui est parti — au Mexique, en Afrique, en Asie, dans les Caraïbes — non pas en touriste qui consomme les images, mais en artiste qui échange, qui apprend les techniques locales, qui laisse les arts populaires de chaque pays transformer sa propre grammaire visuelle. Ces cycles de voyages constituent le cœur de l'exposition, ce deuxième chapitre qui donne son titre à la rétrospective : des mirages, oui, mais des mirages habités, construits, revendiqués.
Trois chapitres, une cohérence
La scénographie en trois temps permet de suivre une évolution sans jamais perdre le fil de l'identité. Le premier chapitre plonge dans les années 1980, cette période fondatrice où la peinture de Di Rosa ressemble à une page de BD arrachée à un album imaginaire, agrandie et colorée à l'excès. Le deuxième s'ouvre sur le monde — ses formes, ses symboles, ses matières. Le troisième revient sur les œuvres récentes, où l'on mesure ce que quarante ans de liberté formelle donnent : une maîtrise qui n'étouffe jamais l'énergie première.
Le médium lui-même varie d'une salle à l'autre. La peinture, bien sûr, mais aussi la céramique, la tapisserie, la sculpture — autant de façons pour Di Rosa de tester ses personnages récurrents, ces figures légèrement difformes et joyeusement subversives, dans des matières et des formats différents. Pour le visiteur, c'est une façon de comprendre qu'il ne s'agit pas d'un style figé mais d'une recherche continue.
L'accès est tarifé de manière accessible : 6,50 € en plein tarif, 3,50 € pour les 18-25 ans et les détenteurs du Cannes Pass Culture, et la gratuité pour les moins de 18 ans, les étudiants, les demandeurs d'emploi et les personnes en situation de handicap accompagnées. Une politique tarifaire qui correspond bien à un art qui n'a jamais voulu se couper du plus grand nombre.
La Malmaison elle-même mérite qu'on s'y attarde un instant. Cette ancienne dépendance du Grand Hôtel, construite à la fin du XIXe siècle, a été transformée en centre d'art contemporain par la Ville de Cannes. Sa position sur la Croisette, entre le Palais des Festivals et le Martinez, en fait un espace de passage autant que de destination — on peut s'y glisser entre deux rendez-vous, ou y consacrer une après-midi entière selon l'humeur. Pour «Mirages du monde», l'après-midi entière semble la bonne option.
Cet été et cet automne sur la Côte, entre les festivals et les régates, il y aura donc, au numéro 47 du boulevard le plus photographié du monde, quarante ans de peinture qui regardent le visiteur avec des yeux légèrement de travers. C'est une invitation à regarder en retour — sans chercher à comprendre trop vite, sans vouloir tout classer. Di Rosa n'a jamais aimé les cases. Ce serait dommage de lui en inventer une maintenant.
