Il y a des villes qui portent leurs siècles à fleur de mur. Vence est de celles-là. Perchée dans l'arrière-pays niçois, serrée dans ses remparts médiévaux, elle garde dans ses pierres une mémoire bien plus ancienne que ses ruelles pavées ou ses portes sculptées. Sous le nom de village, sous le nom même de la cité, dort un autre nom : Vintium — ville romaine, carrefour antique, l'un de ces points d'ancrage que Rome planta méthodiquement le long des voies alpines pour tenir le territoire et y faire circuler les hommes, les marchandises et les mots.
C'est précisément cette mémoire enfouie que la chapelle Sainte-Anne, boulevard Emmanuel Maurel, s'apprête à rouvrir le temps d'une matinée.
Des pierres qui parlent encore
Le samedi 13 juin à 10h30, dans le cadre des Journées Européennes de l'Archéologie, une visite guidée propose de parcourir les inscriptions latines conservées à la chapelle Sainte-Anne — autant de fragments épigraphiques qui témoignent de la vie quotidienne, religieuse et civique de l'antique Vintium. L'entrée est gratuite, sur réservation au 04 93 58 06 38.
Les Journées Européennes de l'Archéologie, organisées chaque année en juin à l'échelle du continent, ont précisément pour vocation de rendre accessibles ces savoirs qui restent souvent confinés aux cercles académiques. À Vence, l'exercice prend une résonance particulière : les inscriptions latines ne sont pas exposées dans un musée climatisé, elles sont là, dans la chapelle, intégrées à l'architecture, lisibles pour qui sait — ou veut apprendre — à les déchiffrer.
«Retrouvez votre latin à la chapelle Sainte-Anne» — le titre de la visite dit l'essentiel avec une pointe d'humour : il ne s'agit pas d'un cours magistral, mais d'une rencontre.
L'épigraphie latine est un art en soi. Une inscription funéraire, un ex-voto, une dédicace à un magistrat local — chaque texte gravé dans la pierre obéit à des codes, des abréviations, une syntaxe formulaire que les Romains maîtrisaient comme nous maîtrisons aujourd'hui les acronymes numériques. Apprendre à lire ces signes, c'est entendre une voix que dix-neuf siècles n'ont pas tout à fait éteinte.
Vence avant Vence
Pour comprendre pourquoi ces inscriptions se trouvent ici, il faut rappeler ce qu'était Vintium. Cité des Ligures Nerusicains romanisés, elle obtint le statut de cité latine sous l'Empire, avec ses propres magistrats, son forum, ses temples. La Provence romaine n'est pas seulement Arles ou Nîmes et leurs monuments spectaculaires — elle est aussi ces villes moyennes de l'arrière-pays, moins célèbres, mais tout aussi vivantes dans leur époque, et dont les traces ont survécu précisément parce qu'elles ont été réemployées, intégrées aux constructions médiévales et modernes plutôt que laissées à l'abandon.
La chapelle Sainte-Anne incarne cette continuité. Lieu de culte chrétien dans une cité qui fut d'abord romaine, elle concentre des strates de temps que la visite guidée permettra de démêler — non pas en reconstituant un passé fantasmé, mais en lisant ce qui est gravé, noir sur blanc, ou plutôt pierre sur pierre.
Pour le visiteur qui arrive ce samedi matin boulevard Emmanuel Maurel, la scène sera simple : un rendez-vous devant la chapelle, un guide, un groupe, et des murs qui ont quelque chose à dire. Pas de reconstitution numérique, pas de mise en scène — juste la matière brute de l'histoire et quelqu'un pour en tenir le fil.
Vence mérite qu'on lui consacre une journée entière. Mais commencer par ses inscriptions latines, c'est commencer par le commencement — avant Matisse, avant la cathédrale romane, avant les remparts. C'est poser la première pierre, celle que Rome a taillée.
