Il y a des endroits qui ne ressemblent à rien d'autre — et c'est précisément ce qui les rend inoubliables. À Gilette, ce village perché de l'arrière-pays niçois que l'on atteint par des routes qui serpentent entre les oliviers et les garrigues, un homme a passé une vie à bâtir son propre univers. Pas une reconstitution de musée, pas un décor de cinéma : quelque chose de plus intime, de plus têtu. Un rêve en pierre et en fer forgé, ouvert au regard des autres.
Pierre-Guy Martelly, ferronnier d'art et sculpteur, a fait de la route de Gilette le prolongement de son atelier. Ce qu'il a créé là — le musée-village Lou Ferouil — se visite comme on traverse un village ancien : rue après rue, place après place, avec le sentiment que le temps a simplement décidé de marquer une pause. Des métiers disparus y retrouvent leur silhouette, des outils oubliés reprennent leur dignité, des véhicules anciens attendent qu'on leur accorde un regard.
Un village dans le village
Le point d'orgue de la promenade, c'est la reconstitution en miniature d'un village provençal — hommage poétique au Gilette d'antan, à ce qu'il fut avant le béton et les antennes paraboliques. Il y a dans cette démarche quelque chose qui rappelle les grands récits du terroir : cette conviction que le passé mérite qu'on le soigne, qu'on le mette en scène, qu'on le raconte aux enfants comme aux adultes venus de loin. Les anecdotes que Martelly glisse au fil de la visite ont d'ailleurs cette saveur particulière — pittoresques, légèrement mélancoliques, profondément humaines — que les amateurs de Pagnol reconnaîtront aussitôt.
« Ici, chaque rue raconte un métier, chaque échoppe raconte une histoire. »
L'arrière-pays des Alpes-Maritimes a toujours entretenu un rapport particulier à l'artisanat. Les villages de la vallée de l'Estéron — dont Gilette est l'un des plus beaux exemples — ont longtemps vécu repliés sur leurs savoir-faire, loin des agitations de la côte. Forgerons, potiers, meuniers : ces métiers n'ont pas simplement disparu, ils ont laissé des traces dans la mémoire collective, dans l'architecture, dans les noms de lieux. Lou Ferouil — «le forgeron» en nissart — est aussi une façon de nommer ce qui ne veut pas mourir.
Pousser la porte de la forge
La visite ne se contente pas de regarder. Elle mène jusqu'à la forge traditionnelle de Martelly, où l'artisanat d'art est encore vivant — le métal chauffé, travaillé, plié selon une gestuelle transmise de génération en génération. C'est là, sans doute, que le musée-village révèle sa vraie nature : non pas un conservatoire figé, mais un lieu habité, où le créateur est encore présent, encore à l'œuvre.
Les 27 et 28 juin 2026, Lou Ferouil ouvre ses portes pour une visite guidée du village. La réservation est nécessaire — ce qui dit quelque chose sur l'esprit des lieux : on ne vient pas ici en touriste pressé, on vient en invité. Le musée est situé au 3250, route de Gilette, à Gilette même, dans les Alpes-Maritimes.
Pour qui connaît l'arrière-pays niçois, une journée à Gilette se conjugue naturellement avec les ruelles du vieux village, la vue sur la vallée de l'Estéron, peut-être un verre dans l'un des cafés de la place. Pour qui le découvre, c'est une première leçon sur ce que la Côte d'Azur est aussi — loin des palaces et des yachts — quand elle retrouve ses racines.
Certains musées s'expliquent. Lou Ferouil, lui, se ressent. Et c'est une différence qui compte.
