Il y a des mots que l'on garde toute une vie dans la gorge. Pas par manque de courage, ni même par indifférence — plutôt parce que certaines relations sont trop proches pour être regardées en face sans ciller. La relation mère-fille est de celles-là : dense, chargée de non-dits accumulés depuis le premier cri, traversée de tendresse et de malentendus qui se superposent comme les couches d'un millefeuille que personne n'ose trancher. C'est précisément dans cet espace-là que vient s'installer le spectacle présenté le samedi 20 juin 2026 à 16h au C'Picaud, salle de spectacle de la ville de Cannes, au 23 avenue du Docteur Raymond Picaud.
Une confession en scène
La pièce s'intitule Maman — Confession d'une fille à sa mère. Elle est écrite par Alain Illel et interprétée par Lydie De Rungs et Amélie Lecomte, sur une musique composée par Théa Marie. Le principe est simple, presque brutal dans son évidence : une fille adresse à sa mère tout ce qu'elles se sont dit sans jamais vraiment se dire depuis la naissance. Ce monologue-dialogue — la forme hybride est déjà en elle-même une déclaration — dure une heure dix. Soixante-dix minutes pour déposer une vie entière de silences, de reproches rentrés, d'amour maladroit et de gratitude différée.
Le texte ne choisit pas entre le rire et les larmes. Il les convoque ensemble, comme ils coexistent dans la mémoire réelle de chaque famille. Car il ne s'agit pas ici d'un règlement de comptes ni d'une célébration convenue — mais d'un chemin : celui qui permet à la fille de s'affranchir et de devenir pleinement elle-même. La dédicace du spectacle dit beaucoup de son intention : il est offert «à toutes les Mères Veilleuses».
«Entre rires et larmes, ce monologue-dialogue explore le lien mère-fille pour permettre à la fille de s'affranchir et de devenir pleinement elle-même.»
Cannes, côté cour
Cannes est une ville que l'on croit connaître à travers ses images les plus exportées — le tapis rouge, les yachts amarrés au Vieux-Port, la Croisette sous les flashs. Mais la ville a une autre vie, moins photographiée, qui se joue dans ses salles de quartier, ses associations culturelles, ses scènes de proximité où le théâtre reste une affaire de communauté. Le C'Picaud appartient à cette géographie-là : une salle ancrée dans la ville réelle, accessible, qui programme des spectacles pour les habitants autant que pour les visiteurs de passage.
C'est dans ce cadre que la confession prend tout son sens. Pas une grande scène intimidante, mais un espace à hauteur humaine, où la distance entre la salle et les interprètes est assez courte pour que les mots atterrissent vraiment. Lydie De Rungs et Amélie Lecomte portent un texte qui demande cette proximité — on ne joue pas ce genre de matière à distance de sécurité.
La musique de Théa Marie accompagne le récit sans l'illustrer. Ce choix — confier la partition à une compositrice — dessine une œuvre à trois voix féminines, même si l'une d'entre elles reste dans l'ombre de la fosse. Il y a quelque chose de délibéré dans cette construction collective au féminin, qui résonne avec un sujet dont les femmes sont, depuis toujours, les premières dépositaires.
L'entrée est à 10 euros. C'est le prix d'une heure dix passée à reconnaître, peut-être, quelque chose que l'on n'avait pas encore su formuler. Pour celles et ceux qui viennent avec leur mère, ou avec leur fille, ou simplement avec le souvenir de l'une ou de l'autre, la soirée risque de prolonger longtemps après le rideau.
On ressort souvent de ce type de spectacle avec l'envie d'appeler quelqu'un. Sans trop savoir quoi lui dire — mais avec l'impression que c'est justement ça, l'essentiel.
