Il y a quelque chose de presque paradoxal à entendre parler d'hiver sous le ciel de juin du littoral azuréen. Les mimosas ont depuis longtemps laissé place aux premières chaleurs, la mer prend cette teinte laiteuse de fin de journée que les habitants reconnaissent entre mille, et pourtant — c'est précisément ce soir-là qu'un baryton et un pianiste vont faire entrer le froid dans la salle. Pas le froid du mistral, pas celui des nuits de janvier sur les hauteurs du Haut-de-Cagnes. Celui de Franz Schubert. Celui du voyageur qui marche seul sur une route gelée et ne sait plus très bien pourquoi il continue.
Le Festival Les Nocturnes du Piano a choisi de consacrer sa soirée du 28 juin 2026 à une œuvre singulière dans le répertoire du lied allemand : Winterreise, le Voyage d'hiver. Le rendez-vous est fixé à l'Hippodrome de la Côte d'Azur, 2 boulevard JF Kennedy à Cagnes-sur-Mer — un lieu qui, par sa nature même, porte une certaine idée du mouvement, de la course, du souffle. Ce soir-là, le mouvement sera intérieur.
Une œuvre qui ne se laisse pas apprivoiser
Composé en 1827, un an avant la mort de Schubert, Winterreise est un cycle de vingt-quatre lieder sur des poèmes de Wilhelm Müller. Un homme quitte la ville où vit celle qu'il aimait, marche dans la neige, croise un chien qui aboie, un tilleul, un joueur de vielle. Il n'y a pas vraiment d'intrigue — il y a une errance, et dans cette errance, toute la gamme des états que traverse un être humain quand il perd pied. C'est pour cette raison que l'œuvre résiste au temps : elle ne raconte pas une histoire, elle décrit une condition.
Interprèter ce cycle exige une complicité rare entre les deux musiciens. Le piano n'accompagne pas — il pense, il répond, il parfois contredit. C'est là qu'entre en jeu Philippe Bianconi, pianiste français dont la carrière s'étend des grandes salles internationales aux festivals de chambre les plus exigeants. À ses côtés, le baryton allemand Samuel Hasselhorn, dont la voix grave et le phrasé d'une précision ciselée en font l'un des interprètes de lied les plus remarqués de sa génération. Leur association pour ce programme n'est pas anodine : Winterreise réclame deux voix — l'une qui chante, l'autre qui sous-tend.
L'Hippodrome, la nuit, et la musique
Cagnes-sur-Mer n'est pas seulement la ville de Renoir et de son atelier préservé sur les hauteurs. C'est aussi une ville qui vit la nuit, portée par cet hippodrome qui longe la mer et dont les tribunes ont vu défiler des générations de Niçois et de visiteurs venus pour d'autres émotions. Les Nocturnes du Piano ont su s'emparer de cet espace pour y installer quelque chose d'inattendu : de la musique savante dans un cadre populaire, sous le ciel de la Méditerranée.
Le principe des nocturnes tient à cette heure particulière où la lumière change, où la chaleur du jour commence à se retirer et où l'on est plus disponible, plus perméable. Écouter Winterreise dans ce contexte — à la lisière de la nuit d'été, face à une mer qui ne dort jamais tout à fait — c'est accepter une dissonance volontaire. Et c'est souvent dans cet écart entre le cadre et l'œuvre que naissent les souvenirs de concert les plus durables.
«Der Leiermann» — le dernier lied du cycle, le joueur de vielle au bout du chemin — résonne différemment quand on entend, au loin, le bruit sourd des vagues.
Les billets sont disponibles en ligne sur le site du festival, à l'adresse lesnocturnesdupiano.com. Aucun tarif n'a été communiqué à ce stade — mieux vaut consulter la billetterie directement pour les disponibilités et les conditions d'accès.
Ce soir du 28 juin, l'Hippodrome de la Côte d'Azur n'accueillera ni chevaux ni clameurs. Juste deux hommes sur scène, vingt-quatre poèmes, et ce voyageur imaginaire qui marche encore, inlassablement, depuis près de deux siècles. Il mérite bien qu'on vienne l'écouter une fois, même en été, même ici.
