Il y a des soirs où Menton bascule. Quand la lumière dorée du crépuscule cède la place à l'obscurité tiède de juillet, quand les citronniers du jardin Biovès ne sont plus que des silhouettes, la ville retrouve quelque chose d'ancien, de légèrement inquiet. C'est précisément dans cet entre-deux que le Festival de Musique de Menton a toujours su placer ses moments les plus intenses — non pas en dépit du cadre idyllique, mais en jouant avec lui, en le retournant comme un gant.
Le 26 juillet 2026, le Salon de Grande Bretagne du Palais de l'Europe accueille l'une des formations les plus singulières du piano français contemporain : le duo Jatekok, composé d'Adélaïde Panaget et de Naïri Badal. Deux pianistes, deux instruments, et un programme qui porte un titre sans ambiguïté — Sorcellerie.
Un programme comme un rituel
La soirée s'articule autour de quatre œuvres qui forment, ensemble, une sorte de cérémonie du fantastique musical. On commence par la Nuit sur le Mont Chauve de Moussorgsky, cette vision hallucinée du sabbat des sorcières que le compositeur russe imagina en 1867 et qui traversa les siècles pour devenir l'une des pages orchestrales les plus évocatrices du répertoire. Puis vient la Danse macabre de Saint-Saëns, opus 40, où la Mort elle-même joue du violon à minuit — une œuvre née en 1874 d'un poème d'Henri Cazalis, et qui n'a rien perdu de son frisson.
L'Apprenti sorcier de Paul Dukas suit, ce poème symphonique de 1897 que Walt Disney immortalisa bien plus tard, mais qui reste avant tout une démonstration de virtuosité orchestrale transposée ici pour quatre mains. Et pour clore le rituel, la monumentale Sonate en si mineur de Liszt — S.178 — dans la transcription signée Saint-Saëns lui-même : une œuvre-monde, dense et labyrinthique, qui dure à elle seule près de trente minutes et qui exige des interprètes une endurance physique et une concentration mentale hors du commun.
«Jatekok» signifie «jeux» en hongrois — un nom qui dit quelque chose sur la façon dont ces deux pianistes habitent le répertoire : avec sérieux, mais sans rigidité.
La scène, le salon, la ville
Le choix du Salon de Grande Bretagne n'est pas anodin. Contrairement à la scène en plein air du parvis de la Basilique Saint-Michel — l'image iconique du festival depuis sa création en 1950 — ce salon intérieur du Palais de l'Europe offre une acoustique close, presque intime, qui convient parfaitement à la nature chambriste du répertoire pour deux pianos. On est loin de la salle de concert conventionnelle : les murs, le plafond, la proximité du public créent une relation différente entre l'œuvre et l'auditeur. La musique ne se diffuse pas, elle se concentre.
Menton elle-même n'est pas étrangère à cette tradition du fantastique cultivé. Jean Cocteau, qui vécut et mourut dans la région et dont le musée porte encore le nom sur le front de mer, avait cette même fascination pour les mythes, les métamorphoses, les figures de l'Antiquité réinventées. Il y a une continuité secrète entre son œuvre et ce que Jatekok propose ce soir-là — une façon de prendre le merveilleux au sérieux.
Le 77ème Festival de Musique de Menton est l'un des plus anciens festivals de musique classique de la région. Chaque été, il attire des artistes et des publics qui viennent chercher autre chose que le simple concert : une expérience liée à un lieu, à une lumière, à une idée de ce que peut être la musique quand elle sort de son contexte habituel.
Cette soirée du 26 juillet, avec ses sorcières, ses apprentis maladroits et ses sonates labyrinthiques, promet exactement cela : de la musique qui ne se laisse pas oublier facilement. Toutes les informations sur le site du festival : festival-musique-menton.fr.
